Le triomphe provocateur de Pauline Vaillancourt

By François Tousignant in Le Devoir (Canada), May 19, 1995
Les magnifiques effets vidéos kaleïdoscopiques forment un peu l’harmonie de ce spectacle, jouent un peu le rôle de l’orchestre. Un écran donne les images, reprises, gigantesques, sur la toile de fond, les deux projections ayant le même foyer. On a le vertige tant par leur beauté plastique et leur réalisation, que par leur érotisme et le sens indicible qu’elles impriment en nous… On sort du spectacle enrichi, comme après un grand film de Bergman ou la lecture d’un roman de Tournier. C’est dire le haut niveau et la réussite de cette production de Chants Libres. Et, n’ayons peur des mots, le génie.

Art étrange et indescriptible, provocateur et poignant, voilà ce que nous propose ici Pauline Vaillancourt. Comme un insecte qui se dépouille de ses atours, la femme enrobée de plastique, au sexe magnifiée, se défait de son costume; une descente sur la terre, un parcours initiatique où seront remis en question plusieurs aspects de notre vie psychologique (selon Scelsi, la seule vraie, avec la recherche métaphysique de l’illumination). La descente aux enfers ira loin; une fois dénudé, le personnage pourra commencer son ascension vers le nirvana. Voilà un peu comment je pourrais schématiser le propos.

Ou un des aspects du propos. La signification du spectacle est plurielle, comme une grande manifestation de sexualité débridée, à la manière d’une Lulu du XXIe siècle. Du clitoris dominant aux associations entre la vulve et une porte de passage, des projections vidéo (dont on ne sait jamais de quelle partie du corps il s’agit mais d’où il ressort une énergie sexuelle passionnée) à la décoration ubuesque de la toile qui tient lieu de décors (et ne manquant pas elle aussi de symbolique vaginale), le corps et l’âme de la femme sont explorés dans ce qu’ils ont de plus radical, sorte de porte étroite vers l’illumination (ou le renoncement, selon l’orientation qu’on voudra bien donner au dernier tableau). Là-dedans, Pauline Vaillancourt joue de sa féminité en artiste magistrale et virtuose accomplie.

Pendant près d’une heure, pas un mot n’est dit. La musique de Scelsi, génialement amenée à la vie par Pauline Vaillancourt, n’en a cure pour scruter les tréfonds. On chante, on crie, on râle, chuchote: pas un borborygme non plus qu’une «onomatopée» ne manquent au catalogue musical du compositeur et de l’interprète. Solfège réinventé pour cause de nécessité.

La fascination est complète. En dépit de ce qui pourrait sembler incompréhensible, Pauline Vaillancourt trouve le sens, le crée sous nos yeux mieux, elle l’incarne avec toute la force d’un érotisme brûlant tout vocable reconnaissable s’avérerait réducteur dans un tel contexte. Il n’y a plus que l’urgence de la vision, qui prend corps, sans compromis.

Les magnifiques effets vidéos kaleïdoscopiques forment un peu l’harmonie de ce spectacle, jouent un peu le rôle de l’orchestre. Un écran donne les images, reprises, gigantesques, sur la toile de fond, les deux projection avant le même foyer. On a le vertige tant par leur beauté plastique et leur réalisation, que par leur érotisme et le sens indicible qu’elles impriment en nous.

Beaucoup de moments forts au cour de cette performance de Pauline Vaillancourt. Sa «danse du ventre» au clitoris triomphant, risque de choquer quelques yeux, mais elle y est magnifique. Que d’énergie physique chez cette interprète.

Et que d’intensité psychologique! Le moment où elle enlève son «casque» fait peur. On sent toute la difficulté du personnage à effectuer ce dernier passage. On a peur avec lui, on résiste avec lui. Quand, finalement et avec effort, il est enlevé, le visage de l’artiste saisit d’un presqu’effroi tant l’angoisse projetée est forte. La gracile ascension qui suit est alors bienvenue, apportant calme et repos.

Il y a beaucoup à méditer dans ce spectacle. On a ici une conjonction magique exceptionnelle entre une œuvre, une interprète et des artistes qui l’accompagnent dans sa démarche. La glose intellectuelle s’étouffe devant tant d’émotions et de vérité. Que de questions cette femme ne pose-t-elle pas.

La réalisation technique rappelle un peu le travail de Robert Lepage. On ne se plaindra pas de cette appropriation personnelle des bons coups d’un autre artiste. Les éclairages magiques découpent l’espace scénique ou encore soulignent les traits du visage de l’interprète comme en les arrachant du vide. Les musiques enregistrées ne dérangent absolument pas. Et il y a un effet d’écho par moment qui est très intéressant.

On sort du musée enrichi comme après un grand film de Bergman ou la lecture d’un roman de Tournier. C’est dire le haut niveau et la réussite de cette production de Chants Libres. Et, n’ayons pas peur des mots, le génie — l’incandescent courage — de Pauline Vaillancourt. Vraiment, à ne pas manquer.

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