Les Chants du Capricorne: un opéra Org[art]nique

By Pierre-Luc Senécal in March 14, 2015
… un travail absolument considérable de la part de Chants libres, un travail à l’image de l’œuvre, puisque Chants du Capricorne fait presque figure de monument.

J’ai l’impression que ça va être intense» que je me suis dit quelques instants avant le spectacle. Et intense, ce le fut, puisqu’il faut de l’intensité pour vouloir mettre en scène les Chants du Capricorne, un opéra performance imagé, ténébreux et d’une richesse à couper le souffle.

La première fois que l’œuvre fut interprétée, c’était en 1995 par Chants libres. Cette compagnie montréalaise dédiée au nouveau répertoire opératique avait pour directrice artistique Pauline Vaillancourt, chanteuse de renommée internationale.

C’est avec une grande audace qu’elle avait décidé de créer la pièce en première mondiale, d’y prêter sa voix de soprano et d’en faire la mise en scène!

Tel un revenant, l’œuvre a été ressuscitée 20 ans plus tard. Vidéo, éclairage, décors et interprète différents, mais même scénographie, et celle-ci n’a pas pris une ride. En bref, un travail absolument considérable de la part de Chants libres, un travail à l’image de l’œuvre, puisque Chants du Capricorne fait presque figure de monument. D’une durée de 55 minutes pour chanteuse (presque) solo, l’œuvre est dotée d’une écriture à la fois mature et très complexe, et son interprétation est reconnue pour être extraordinairement exigeante sur le plan physique et technique.

Lorsque Giaconto Scelsi compose les 20 Canti del Capricorno, il a 57 ans. Sa musique, aux côtés de celle de Ligeti et de Penderecki, en est une de son, oscillant entre folie et spiritualité. Après un internement en asile psychiatrique, durant lequel il jouait sans arrêt une seule note au piano, il composa les Quattro pezzi su una nota sola, que l’on put entendre entre autres dans Shutter Island, le fameux thriller de Scorcese se déroulant sur une île ayant pour seul immeuble… un hôpital psychiatrique. C’est donc vous dire les ténèbres dans lesquels nous baignions dès les premiers instants de l’œuvre.

Sur une paroi déployée comme une large peau tannée, des peintures rupestres ressemblant étrangement à des organes génitaux. Ce cocon de chair rappelait une maison sur laquelle étaient projetées des images évanescentes, évoquant des forêts brumeuses de Suède tirées d’un film de Bergman.

Pendant que des enregistrements de voix fantomatiques se mettaient à sourdre à travers le décor, apparemment celle de Pauline Vaillancourt en 1995 (!), une créature aux allures de mante religieuse bougeait imperceptiblement.

Mi-déesse, mi-insecte, cette créature parlait dans une langue inconnue, provenant de toutes les cultures du monde. Chaque peau qu’elle laissait tomber était un changement d’état, et nous étions témoins de l’activité de cette sorte de fœtus en pleine liberté dans le ventre d’un Chthulu des forêts.

Cette créature, c’était Marie-Annick Béliveau, une mezzo-soprano donnant une performance absolument brillante. D’une «mémoire à toute épreuve», cette virtuose a également fait preuve d’aptitudes dramatiques saisissantes, et nombreux sont les spectateurs qui sont sortis ébranlés par la performance. L’interprète elle-même fut bouleversée par la performance de Pauline Vaillancourt quand elle y assista en 1995, à tel point qu’elle y retourna le lendemain!

Saluons la décision de n’avoir que des enregistrements des quelques instruments accompagnant la pièce: saxophone, percussion et contrebasse. La figure du capricorne était ainsi absolue, iconisée. Grand merci à Massimo Guerrera pour son travail de costumier. Parée de ses symboles de fertilité, des hanches démesurées et un sexe suggérant l’hermaphrodisme, Béliveau dansait fièrement, chantait ludiquement et rampait fébrilement. À noter la scène de copulation où une paire de bras venait saisir par secousse l’interprète.

Si j’ai l’impression que la pièce comporte quelques redites, c’est à la fois la mise en scène et l’interprétation magistrales qui m’ont permis de rester captivé tout au long du spectacle.

Nombreux sont ceux qui ont critiqué la musique contemporaine pour son intellectualisme, mais Chants du Capricorne est assurément un contre-argument. Les chants d’amour, les youyous avec la main et tous les effets vocaux permettaient de rentrer en contact avec ce personnage surréel, avec cette expressivité viscérale et d’être touché par cette sincérité, et je me plais à croire qu’il était possible pour un néophyte de la musique contemporaine de sortir de la salle changé par cette performance.

Il y a tant de choses à dire sur cette soirée, alors autant conclure avec un simple «bravo».

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