Critique

By Judy-Ann Desrosiers in L’Opéra (Canada), June 4, 2018
La grande cohésion des interprètes honorait la musique d’Evangelista en faisant naître sur scène un univers éthéré […] la mise en scène dépouillée conçue par Joseph Saint-Gelais et Pauline Vaillancourt mettait en valeur le jeu de la chanteuse. […] la mezzo-soprano Ghislaine Deschambault est parvenue à captiver le public avec brio et à incarner tous les personnages, qui étaient presque aussi nombreux que les bougies qui habillaient la scène d’une lumière vacillante.

C’est en hommage à José Evangelista que Chants Libres présentait le monodrame La Porte, une œuvre que Pauline Vaillancourt avait créée en 1987 avec Julien Grégoire. Cette fois, c’est Ghislaine Deschambault (mezzo-soprano) et Huizi Wang (percussions) qui recréaient cette œuvre d’une grande poésie.

Le livret d’Alexis Nouss est une adaptation de Devant la loi, un récit de Franz Kafka publié en 1915 et repris plus tard dans le roman Le Procès. Dans cet écrit, la porte, qui représente la Loi, est au centre d’une parabole philosophique remettant en question la vie en société et les rapports de pouvoir. Le gardien de la porte, en empêchant l’homme de la campagne de la franchir, fait de lui un marginal et le place dans une situation d’attente qui constitue la trame de fond du récit.

Dans l’opéra, conçu à la manière des Mille et une nuits, l’homme de la campagne échappe à l’attente en s’improvisant conteur. La trame narrative se développe donc autour de six contes, tantôt philosophiques, tantôt comiques, évoquant tous des rapports de pouvoir que la musique d’Evangelista souligne par des changements de registres qui en guident la compréhension. En effet, l’alternance, d’une part de la voix chantée et de la voix parlée, et d’autre part des percussions à hauteurs déterminées et indéterminées semblait servir à distinguer les personnages opprimés de ceux les opprimant. Ainsi, dans le cinquième conte, la voix du confesseur exhortant la jeune Violaine à rester fidèle à son époux est accompagnée d’un jeu de percussions graves, rapides, rendant bien l’agressivité des interventions moralisatrices du confesseur. Ce traitement n’est toutefois pas systématique, évitant le maniérisme qu’aurait généré une narration structurée par la répétition de leitmotive dans une forme aussi brève — rappelons que l’opéra n’excède pas les 45 minutes.

La grande cohésion des interprètes honorait la musique d’Evangelista en faisant naître sur scène un univers éthéré, quoique les percussions aient parfois pris le dessus et brouillaient alors le texte. Néanmoins, la mise en scène dépouillée conçue par Joseph Saint-Gelais et Pauline Vaillancourt mettait en valeur le jeu de la chanteuse. C’est avec des moyens réduits — sa voix, un sac, un livre, un châle et vingt-deux bougies — que la mezzo-soprano Ghislaine Deschambault est parvenue à captiver le public avec brio et à incarner tous les personnages, qui étaient presque aussi nombreux que les bougies qui habillaient la scène d’une lumière vacillante.

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