Critique

Par Luce Langis in atuvu.ca (Canada), 8 mai 2017
Que dire d’une telle œuvre, réunissant le talent exceptionnel de sept grands artistes qui ont mis tout leur cœur, leur créativité et leur sensibilité au service d’une autre immense artiste, la peintre mexicaine Frida Kahlo? Quelques mots me viennent à l’esprit: magistral, unique et d’une sensibilité inouïe!

Que dire d’une telle œuvre, réunissant le talent exceptionnel de sept grands artistes qui ont mis tout leur cœur, leur créativité et leur sensibilité au service d’une autre immense artiste, la peintre mexicaine Frida Kahlo? Quelques mots me viennent à l’esprit: magistral, unique et d’une sensibilité inouïe! Les sept grands artisans qui ont conjointement conçu ce spectacle singulier autour de l’œuvre de Frida Kahlo sont Pauline Vaillancourt, conceptrice et metteure en scène, Stéphanie Lessard, chanteuse soprano (seule en scène), Yan Muckle, qui a écrit les paroles de cet opéra, Jean Piché, qui en a conçu la musique, Anita Pantin, à la scénographie, vidéo et costumes, Nancy Bussières aux éclairages, et enfin, Jacques-Lee Pelletier au maquillage.

Il me semble vraiment important de souligner le travail choral qu’ont effectué tous ces artisans, car sans eux, ce spectacle — essentiellement multidisciplinaire — n’aurait jamais vu le jour. Il s’agit ici d’un opéra écrit à partir du journal intime et des œuvres picturales de la peintre mondialement connue, Frida Kahlo, qui a vécu un destin particulièrement difficile et éprouvant. Pour comprendre cet opéra, il est opportun de connaître quelques notes biographiques de cette grande peintre…

Frida Kahlo, née au Mexique, vécut au cours de la première partie du 20e siècle (1907-1954). Particulièrement éprouvée par le destin, elle souffrit d’abord de poliomyélite à l’âge de 6 ans, ce qui la fit boiter toute sa vie. Ensuite, à l’âge de 18 ans, alors à bord d’un autobus, elle fut grièvement blessée lorsque ce dernier percuta un tramway. Cet accident majeur changea pour toujours le cours de son destin. Grièvement blessée, elle dut subir une kyrielle d’opérations qui la laissèrent extrêmement souffrante toute sa vie, et elle dut porter par la suite — de façon permanente — un corset rigide, afin de maintenir en place sa colonne vertébrale. Sa souffrance physique fut immense. La souffrance psychique s’ensuivit. Pour survivre moralement, elle se mit à peindre, clouée dans son lit. Ses proches lui installèrent un miroir au plafond, afin qu’elle pût se voir. Cela constituait son ciel à elle… Autodidacte, elle réalisa de magnifiques peintures influencées par les mouvements du réalisme et du symbolisme. Si l’on devait résumer sa vie par un seul mot, ce serait «souffrance». L’Art vint à sa rescousse pour soulager ses maux et tenter de donner un sens à sa vie. Elle fut cependant une très grande artiste à laquelle le spectacle Yo soy la desintegración a voulu rendre hommage.

Formé de centaines de petites poupées de chiffon toutes attachées ensemble, ce magnifique rideau aux multiples couleurs — et symbolisant l’enfance — demeurera en place pour une bonne dizaine de minutes. C’est donc à travers ce dernier que les spectateurs voient la belle et libre chanteuse, Stéphanie Lessard, danser et chanter, de sa belle voix soprano, son enfance évoquée. Puis, c’est le clash, l’accident, l’arrêt, la bombe du destin. Tout s’arrête, tout s’embrouille, tout éclate. Le rideau de l’enfance s’affaisse d’un seul coup, laissant place à la projection d’images abstraites saccadées, violentes, de couleurs vives et aux géométries variables et inconstantes, illustrant, sur fond de musique tout aussi tragique, la violence, l’horreur et l’impact de l’immense tragédie.

Notre héroïne est par terre, affaissée, disloquée, brisée. Son chant n’est plus que faible plainte, appel au secours et détresse. Un corset, traversé de multiples branches de fer — pour soutenir un corps défait — traîne par terre, non loin d’elle. Il lui faudra un certain temps pour accepter de l’enfiler; accepter l’inéluctable, accepter l’inacceptable, accepter de vivre avec la douleur. Mais elle ne renonce pas, parce que Frida Kahlo est une battante. Toute sa vie, malgré sa douleur immense et constante, elle se battra pour survivre, pour peindre, pour aimer, pour tenter d’enfanter, car, malgré tout, Frida aime la vie. Elle veut vivre, coûte que coûte, malgré la souffrance, malgré ses chagrins d’amour, malgré tout… jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent…

Difficilement, elle se relève donc, titube, chancelle, accordant toujours son chant à son émotion du moment. Tout d’abord, c’est le désespoir complet, mais l’espoir renaît peu à peu. Maintenant, elle se tient debout, droite, dans son corset. Elle vit, malgré tout…

Puis, c’est le déclin. Elle n’a plus de force pour supporter cette douleur. Ses ailes sont définitivement brisées. Avant de mourir, elle dira: «Espérons. J’espère que la sortie sera joyeuse et j’espère ne jamais revenir. Moi, j’ai des ailes en trop. Coupez-les. Je m’envole!».

Ce spectacle était plus que touchant. Tout au long des poèmes que chante Stéphanie Lessard, la musique en arrière-plan et l’illustration visuelle accompagnent magnifiquement ces chants, formant un tout cohérent, symbolique et symbiotique.

Je n’aurai eu qu’un seul — mais grand — regret pour ce spectacle. C’est que les paroles de cet opéra n’aient pas été inscrites en arrière-plan de la scène, afin que l’on puisse les suivre et les comprendre. En effet, étant donné la nature même du chant — l’opéra, il était impossible de saisir les paroles prononcées par la chanteuse. Et ces paroles, c’était bien là l’essentiel du spectacle…

Cela vaut la peine de les lire dans le livret de Yan Muckle, remis à l’entrée du spectacle. Ces poèmes sont tout à fait magnifiques!

Page presse@9101 générée par litk 0.600 le jeudi 28 septembre 2017. Conception et mise à jour: DIM.