Critique

Par Christophe Huss in Le Devoir (Canada), 4 juin 2018
[…] la voix chemine en parallèle avec la percussion, qui elle-même vient relayer la narration et l’articule, la fait respirer par des ponctuations sonores. Ce travail est particulièrement limpide dans le conte final du Roi de Perse […]. C’est sur ce conte que l’excellente et très investie Ghislaine Deschambault éteint une à une les 25 bougies.

En composant, en 1909, Erwartung, une œuvre finalement créée en 1924 à Prague, Arnold Schönberg a ouvert la voie à un genre qui symbolise assez puissamment le XXe siècle musical: le monodrame, c’est-à-dire une scène unique, d’un bloc, mettant à nu dramatiquement et musicalement un personnage ou une voix.

Curieusement, mais surtout parce que les compositeurs sont majoritairement des hommes, les monodrames, aussi divers qu’ils soient sur le plan esthétique, mettent en scène des femmes, qu’il s’agisse, d’un côté du spectre, du «monologue lyrique» La voix humaine de Poulenc, ou, de l’autre, l’«opéra performance» Chants du Capricorne de Scelsi, présentés par Chants libres en 1995 et en 2015.

Alors que Scelsi s’intéresse au mode d’expression vocale et Poulenc au destin individuel de la femme qui chante, José Évangelista, dans La porte, créé en 1987 par Pauline Vaillancourt et Julien Grégoire, fait de sa vocaliste une conteuse. L’univers, d’après Kafka, s’inspire de traditions perses, indiennes et arabes. Une introduction prépare la rencontre entre l’homme de la campagne et le gardien de la Porte. S’ensuivent six contes dits par l’homme, qui espère voir le gardien lui ouvrir la porte, mais s’épuise jusqu’à en mourir.

Le travail sur la voix est d’une «modernité classique», déclinée du Sprechgesang (chant parlé), alternant avec la récitation pure. Il est clair que ce qui importe n’est pas tant l’expérimentation ou l’effet vocal que l’intelligibilité du texte. De fait, la musique devient en quelque sorte une enluminure de ce texte.

Cette musique est duale, puisque la voix chemine en parallèle avec la percussion, qui elle-même vient relayer la narration et l’articule, la fait respirer par des ponctuations sonores. Ce travail est particulièrement limpide dans le conte final du Roi de Perse, et du duel opposant le plus grand artiste de la Chine et le plus grand artiste de la Grèce, où le polissage de la paroi d’un mur par le Chinois est rendu de manière éloquente par la percussion. C’est sur ce conte que l’excellente et très investie Ghislaine Deschambault éteint une à une les 25 bougies du sobre décor.

L’intérêt principal de La porte est le travail de symbiose voix-percussion au service d’un livret. Le genre pourrait s’intituler «narration musicale». Cela dit, trente ans ont passé. La porte n’est pas entrée au répertoire et reste confinée au laboratoire, tout comme le genre lui-même reste marginal.

Page presse@9111 générée par litk 0.600 le mardi 5 juin 2018. Conception et mise à jour: DIM.